b. Convaincre par la force et la menace
Pour forcer
Concernant le climat d’ « exigence » que dégagent les verbes de modalité, nous avons décidé d’utiliser le programme lexico 3, pour déterminer ceux qui, parmi eux, étaient présents au moins neuf fois dans le corpus. Normalement, la proportion des verbes d’ « orientation » (ou de modalité) est stable dans d’autres textes politiques comparables et fluctue entre 8 et 12% de l’ensemble des verbes utilisés plus de neuf fois. Le discours de Jean-Marie Le Pen, à titre d’exemple, dépasse bien largement cette limite avec 17%, prouvant ainsi que son auteur précise le plus possible la façon dont il représente les jugements, les actions et les évènements dont il parle. L’auditeur a peu de liberté de réflexion[4] car on lui propose un texte prêt-à-penser. Qu’en est-il du discours que nous analysons ? Nous avons repéré 71 occurrence pour können, 11 pour wollen, 11 pour dürfen, 45 pour müssen, 17 pour wissen et 22 pour sollen soit un total de 177 occurrences parmi les 1056 formes verbales présentes plus de neuf fois. Les verbes d’ « orientation » représentent finalement 16,7% de l’ensemble et sont également situés au delà de la limite des 12%. On a donc à faire au même type de discours que celui de Le Pen en ce qui concerne cet aspect précis. Nous pouvons entrer un peu plus dans les détails en observant la proportion de chacun des verbes de modalité de façon à pouvoir les comparer, pour déterminer si un ou plusieurs d’entre eux se révèlent prédominants. On s’aperçoit que mögen et wollen ou bien wissen et glauben, modaux qui laissent en quelque sorte une part de « libre arbitre », sont les moins nombreux. Par contre, les modaux les plus fréquents sont : können, müssen et sollen. Le premier décrit la « capacité » ou l’ « aptitude » à l’action et les deux autres, le « devoir » d’agir. Grâce au graphique à partir de la page 136, décrivant la fréquence relative pour chacun d’entre eux au fil des ans, on peut noter qu’à partir de 1942, les proportions sont en général bien plus conséquentes et s’amplifient. Ce phénomène s’explique par un changement de contexte : le début de l’entrée en guerre en 1942 et la Guerre Totale un an plus tard[5]. L’importance et la croissance de l’emploi des verbes de modalité tout comme leur répartition montre qu’il s’agit d’un discours de propagande autoritaire et contraignante. Cette analyse - n’a certes qu’un rapport indirect avec le thème de la communauté dont il est question dans cette première partie- mais elle met en lumière l’influence que peuvent avoir les divers changements de contexte sur le « ton » du discours. Nous verrons ensuite que les préfixes ou cooccurents contextuels de certains lexèmes du thème étudié peuvent se distinguer de la même façon. On trouve en effet le cooccurent Aufgaben dans l’entourage lexical d’un lexème du groupe général « communauté » en bas à droite du tableau F à la page 135. Ce mot signifie « les devoirs » en Français et on distingue à nouveau la nuance sémantique de « contrainte » et d’ « obligation » en 1942. Voici un des extraits :
Der Oberstadtkommissar Dr. Ernst als Vorsitzer des Vereins unterstrich in seiner Ansprache, die sehr wesentlichen Aufgaben, die der Verkehrsverein seit seiner vorjährigen Gründung erfüllt hat, und jene noch viel umfangreicheren, die ihm in Zukunft gestellt °sein werden. Eine beachtliche Vorarbeit war bekanntlich durch den Landesverkehrsverband Baden und die Wirtschaftsgruppe des Gaststätten- und Beherbergungsgewerbes geleistet worden. Der Vorsitzer konnte befriedigt feststellen, daß der Fremdenverkehrsverein im verflossenen Geschäftsjahr sehr gut angelaufen ist; er zählt bereits über 400 Mitglieder und hat seine erste große Aufgabe, die Betreuung vieler tausend Gäste anläßlich der Ausstellung "Deutsche Wirtschaftskraft - Aufbau am Oberrhein", trefflich gemeistert. (8/5/42, SNN, p. 4, Straßburg soll eine metropole des Reisewesens werden).
Le tableau B à la page 131, quant à lui, nous indique que le radical –versammlung- peut prendre le préfixe suivant : Pflicht- qui signifie « le devoir ». Il y a donc là, l’exigence d’un « rassemblement ». Décidément, le ton change[6], et ce dernier préfixe, seul ou accompagné (Pflichtversammlung et Pflichtmitgliederversammlung), qui apparaît cinq fois (tableau C) souligne bien l’innovation du discours qui tente de s’adapter aux nouveaux enjeux[7] sociaux et militaires à partir de 1942. A cette date, on veut que la population occupée participe obligatoirement aux activités suivantes : le travail et le combat[8]. Les deux co-occurents se trouvent dans l’entourage d’un lexème ayant pour radical –verein- tandis que le second précise à la ligne suivante de quel devoir il s’agit plus précisément – celui de travailler pour la reconstruction dans la région du Haut-Rhin : Aufbau[9] am Oberrhein[10].
Si on se penche sur l’entourage lexical du pôle « Volk » dans le tableau D, on remarque l’absence de déterminants possessifs en exclusivité. Au contraire, on remarque l’apparition en 1943 de deux déterminants démonstratifs et non plus possessifs comme c’était le cas en 1940 et 1941[11]. Le tableau E nous indique qu’il s’agit de « ihr » Volk (colonne du champ 1 en bas). Selon Schanen, « ihr » s’emploie pour un groupe de possesseurs tandis qu' « unser » identifie le contenu du groupe nominal en fonction des partenaires de la communication pris en groupe à savoir les Alsaciens et les Allemands[12]. On peut dire que l'emploi de ihr devant Volk a tendance à vouloir mettre les Alsaciens à l'écart de la communauté. Voici l’extrait :
Die siebzehn Toten mögen draußen wenig ins Gewicht fallen angesichts der Tausende, die in diesen Wochen im Kampf für ihr Volk ihr Leben lassen mußten. Die Achtzehn aus dem Kreis Altkirch versuchten, vor dem Krieg zu fliehen, ihr Volk in schwerster Stunde im Stich zu lassen, um auf keinen Fall dem Tod auf den Schlachtfeldern dieses Krieges begegnen zu müssen. (18/2/43, SNN, p. 1 et 2, Tödlicher Verrat)
On s’aperçoit qu’il s’agit d’un journaliste ayant exercé entre le 8 février et juin 1943, c’est-à-dire au moment où Franz Moraller tenait les rênes de la rédaction des SNN[13]. A cette étape plus oppressante de l’Occupation, le choix a donc été fait, de placer à la direction du journal, un Allemand particulièrement intransigeant[14]. Le ton devient donc d’autant plus agressif et virulent sous son influence pendant ces quelques mois[15]. La population helvétique est séparée de la population d’Outre-Rhin dans cette accusation et le thème de la communauté qui correspondrait à l’emploi du déterminant possessif « unser », intégrant les deux protagonistes, disparaît[16]. Les Alsaciens sont appréhendés dans leur rapport à leur propre peuple et cela permet de faire la distinction entre les « bons » et les « mauvais » Alsaciens[17] au sein du discours de propagande. Le but est de faire passer le sous-entendu suivant : certains ne sont pas des patriotes alsaciens parce qu’ils « fuient » leurs « responsabilités » tandis que d’autres y laissent leur vie. Les premiers sont dévalorisés par rapport aux seconds. La logique veut que l’on soit patriote ou pas du tout surtout en temps de guerre et la réflexion ne serra pas plus poussée.
Un autre manière de contraindre les gens à l’obéissance et de renforcer la cohésion du peuple consiste à leur faire peur[18]. Pour ceci, on fait planer une « menace » telle que nul ne peut l’affronter seul[19]. On l’entretient soit en menaçant les Alsaciens soit en leur présentant des « ennemis potentiels ». La répression est féroce sous l’Occupation allemande contre tous les habitants qui tentent de lutter contre le régime que ce soit de façon active[20] ou passive[21]. Citons un passage des SNN de 1943 qui l’illustre bien. Les Alsaciens ne peuvent ni se résoudre à une neutralité (neutral) ni se contenter de regarder le combat (den Kampf zuschauen) déclare l’extrait suivant. Dans le cas échéant, ils servent l’ennemi (dient dem Feind), menace le propagandiste.
Wer neutral ist, dient dem Feind (l. 5 et 6)
Es gibt hier im Elsaß Menschen, die glauben deshalb dem Kampf zuschauen zu können, weil der Bolchewismus nach ihrer Meinung am Rhein haltmachen würde, wenn er Deutschland besiegt hätte (l. 21 à 26, 22/06/1942, SNN, p. 1, Es gibt keine Neutralität in diesem Kampf)
L’attentisme[22] est donc mal vu et comporte de nombreux risques. Pour citer des exemples en rapport avec le thème de la « communauté », nous nous réfèrerons une fois de plus aux co-occurents lexicaux « Verbrechen » et « Verrat » du pôle Volk dans le tableau E. Cette fois-ci, nous allons vous livrer les citations entières des SNN du 18 février 1943, aux pages 1 et 2, dont l’auteur s’avère être Moraller lui-même.
Wir haben, wenn man uns zwingt, die Härte, die Entschlossenheit und auch die Nerven dazu, den Verrat auszurotten mitsamt seinen feinsten Wurzeln, denn wir wissen, daß in der heutigen schweren Prüfung der Nation jede Nachsicht selbst zum Verbrechen und Verrat am eigenen Volke wird.
Une des particularités du discours alsacien est que les Français soient les vecteurs de cette peur[23]. La technique vise à « dévaloriser » les Français dans un premier temps[24]. En 1940, la proportion des lexèmes du groupe de formes « France » sont assez nombreux puisqu’on est dans la phase de « déconstruction ». On souhaite que les Alsaciens n’attribuent plus à la France le même crédit qu’auparavant et que la simple évocation d’un mot faisant référence à ce thème mette mal à l’aise quiconque le lit. Le but étant de s’arranger pour que ce lexème est une connotation péjorative par le choix d’occurents spécifiques dans l’entourage lexical de ce dernier. Pour y parvenir, le choix de l’entourage lexical des lexèmes ou la construction de mots composés ou encore l’emploi de mots spécifiques dont l’on s’assure que les sèmes, « s’interpellant », vont parvenir à forcer le public à éprouver une sensation particulière est sans doute l’objectif recherché. Nous ne citerons qu’un exemple à ce propos- qui nous a déjà servit auparavant. Il s’agit de l’expression « fremde Sitten » située dans l’entourage du lexème « Studentenschaft » (tableau F). « Fremd » a une valeur sémantique négative[25]- tout ce qui est étranger peut faire « peur » et est « inhabituel ». C’est cette impression que l’on souhaite donner aux lecteurs lorsqu’ils lisent le lexème du groupe « corporation » près d’un lexème correspondant à la « France » : Fremdsherrschaft.
Nach Straßburg kamen mit der Fremdsherrschaft auch fremde Sitten in die Studentenschaft (l. 45 à 47, 23/11/1941, SNN, p. 4, Der Studentenbund an der Reichsuniversität Straßburg)
Mais ne risque t’on pas d’obtenir l’effet inverse auprès du public alsacien à force de diaboliser les Français ? Craignant ce genre de réaction, l’Occupant va limiter cet aspect du discours dès 1942[26]. Cette baisse des lexèmes du groupe de formes –franz/k/c- se justifie également par le double jeu de « dévalorisation » pour détacher les Alsaciens des Français d’une part et d’ « élimination »[27] de tout ce qui évoque l’ancienne patrie d’autre part, ce qui permet de proposer à la population occupée une nouvelle union. De cette façon, les Occupants veulent éliminer ceux qui sont la preuve de leur propre échec symbolique passé[28] lorsque la France parvint à reprendre le contrôle de la région. En 1941, la proportion du groupe de formes analysé dans cette sous-partie diminue fortement ce qui contribue à produire l’effet souhaité : l’élimination pure et simple de la France. On remarquera que l’adjectif « französisch-« n’apparaît pas dans l’entourage lexical de Volk -ce qui souligne l’intention des propagandistes de ne pas considérer les Français comme un peuple. N’en étant pas dignes, il ne devraient plus se révéler attirants et amèneraient les Alsaciens à rechercher une dignité perdue ailleurs : auprès des Allemands. Dans le cadre du discours nazi alsacien, on peut donc remarquer que si le lexème Volk peut contenir les sèmes « alsacien » ou « allemand », il ne possède plus le sème « français ». La France n’est évoquée qu’indirectement, par exemple au travers sa culture avec des lexèmes « subalternes » en terme de correspondance sémantique. Un nom propre devrait normalement être associé à un classème[29] précis. Si on parle de la France, on devrait dire que c’est un pays ou une nation. Lorsque ce n’est pas respecté, le nom propre est alors associé à un lexème « inadéquat » dans le cadre d’un discours journalistique qui se prétend traditionnellement « neutre » et « objectif ». Ici, au contraire, l’énonciateur propose au lecteur une opinion négative en ce qui concerne la France en la réduisant à ce qu’elle a de « critiquable ». Ainsi ce sont des lexèmes comme Studentenschaft qui serviront pour désigner l’ennemi que symbolise la France au début des hostilités. En effet, les organisations étudiantes françaises et leurs coutumes sont amplement critiquées par les Allemands tout comme les crèches pour enfants d’ailleurs. Pendant les autres années d’Occupation surviennent d’autres ennemis au sein du discours (l’Union Soviétique[30] par exemple…) et la proportion des lexèmes concernant les groupe de formes qui y correspondent fluctue en fonction de divers critères. Il serait intéressant de comparer les pourcentage des occurrences du groupe –franz/k/c-, malgré la présence de nouveaux venus, à ceux d’autres presses européennes sous influence nazie. Nous avons déjà entamé quelques recherches concernant ce nouveau thème « les ennemis » mais nous les présenterons pas dans ce mémoire dans lequel nous nous astreignons à traiter seulement deux thèmes. Nous pourrions achever ce travail dans le cadre d’une étude bien plus poussée et ajouter ce chapitre essentiel à la détermination du discours de propagande alsacienne nazie.
[1] Saisons d’Alsace, 1942 l’Incorporation de force, p. 61.
[2] Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, p. 239.
[3] Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, p. 358.
[4] Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, p. 291.
[5] Henri Amouroux, Encyclopédie, premier tome, p. 889 à 961 et Saisons d’Alsace, 1943 La Guerre Totale, p. 22.
[6] A partir de 1942, les articles sont davantage consacrés à la guerre et le terme Pflicht entre autres fait son apparition selon Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 322.
[7] Dominique Maingenau, L’analyse du discours, p. 14.
[8] 23 avril 1941, il y a l’application du Service Obligatoire
25 août 1942, les classes 40 et 44 doivent faire leur service dans la Wehrmacht
22 janvier les troupes allemandes sont en retraite sur le front central d’après Henri Amouroux, Encyclopédie, premier tome, p. 889 à 961.
[9] Aufbau est un des termes clés intervenant jusqu’en 1942 pour montrer l’esprit novateur des structures et des principes et la force créatrice du régime selon Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 313.
[10] L’Oberrhein regroupe deux régions Gau Baden et Elsaß d’après Bernard Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, p. 431 et Rigoulot Pierre, l’Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-1945, p. 26.
[11] On trouve cependant une occurrence supplémentaire en 1943
[12] François Schanen, Modules de grammaire allemande, p. 110
[13] Bernard Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, p. 427.
[14] Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 305.
[15] Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 325.
[16] La chose ne durera pas lorsque Paul Schall conseillera à Moraller de s’apaiser après juin 1943. Le discours de la fin de l’année 1943 et de 1944 n’est plus autant « violent ». On note par ailleurs l’absence de « ihr » en 1944 même si les exigences de « travail » et de « combat » perdurent comme le montre le choix des lexèmes pertinents proches du pôle Volk dans le champ 4 en bleu regroupés dans le thème « activité ».
[17] Moraller lance une campagne contre les « mauvais Alsaciens », Saisons d’Alsace, 1943 La Guerre Totale, p. 29.
[18] Isabelle Cuminal, Maryse Souchard..., Le Pen, les mots, p. 164.
[19] Isabelle Cuminal, Maryse Souchard..., Le Pen, les mots, p. 50 et 51.
[20] Saisons d’Alsace, 1942 l’Incorporation de force, p. 44 Rigoulot Pierre, l’Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-1945, p. 41.
[21] Bernard Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, p. 426.
[22] Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 326.
[23] Bernard Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, p. 424 et 428 et Rigoulot Pierre, l’Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-1945, p.32.
[24] Henri Amouroux, La France contemporaine, p. 605.
[25] Isabelle Cuminal, Maryse Souchard..., Le Pen, les mots, p. 64.
[26] Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 310.
[27] Henri Amouroux, La France contemporaine, p. 605.
[28] Isabelle Cuminal, Maryse Souchard..., Le Pen, les mots, p. 57.
[29] Christian Baylon et Paul Fabre, Initiation à la politique, p. 128.
[30] Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 323.


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