a. Convaincre en rassurant
Le graphique à partir de la page 136, présentant la fréquence absolue[5] des lexèmes du groupe de forme initial « Gemeinschaft » au fil du temps, indique une présence accrue jusqu’en 1942, c’est-à-dire lorsque Fritz Kaiser est présent. Il était réputé pour avoir une attitude paternaliste et désirait le retour de l’Alsace au sein de la mère-patrie. Contrairement à ce dernier, Franz Moraller[6], son successeur à, partir de novembre 1942, ne se sert pas de ce groupe de forme au sein du discours qui lui est propre à l’heure où la guerre fait ses débuts. Il est surtout agressif et violent envers la population occupée lorsqu’il faut la forcer à coopérer. Cette différence montre comment deux personnes peuvent influer sur le contenu du discours. Ce trait distinctif est relatif à la nature même du support de presse : la rédaction à la tête d’un journal pouvant se modifier. Rappelons que l’équipe journalistique est essentiellement composée d’Allemands et de quelques Alsaciens convaincus par le nazisme. Ils sont tous soumis à une censure sévère et dans une certaine mesure spécifique au cas alsacien. Certains signent parfois leurs articles de leur nom ou de leurs initiales pour espérer une promotion éventuelle s’ils sont opportunistes. Tous ces aspects sont autant de facteurs qui modèlent le contenu du discours alsacien en général et aussi en particulier pour le thème de la « communauté » par exemple.
Dans le tableau C, le thème « rassurer » est présent de 1940 à 1942, au début de l’Occupation, pour disparaître quasiment par la suite et ceci peu importe la façon dont il se manifeste dans le discours que ce soit avec les lexèmes sans affixes en haut dans la colonne de gauche « Gemeinschaft », « Organisation », « Versammlung » et « Verein », soit avec les préfixes Haus-, Dorf-, Ort-, Kreis- ou encore avec les co-occurents nominaux que l’on peut éventuellement trouver dans l’entourage lexical de tous les lexèmes des groupes « groupe » et « corporation ». Ce sont ces deux derniers qui ont pour fonction de « rassurer » la population au début de « l’Occupation ». Sous l’influence de Paul Schall, qui se veut paternaliste, le discours va contenir des lexèmes à connotation « sécurisante » et « rassurante » puisqu’ils appartiennent au langage familier et font référence à un objet (Haus) bien connus ou à une ambiance conviviale (Kreis) ou à des lieux (Ort et Dorf) se situant à proximité de tout un chacun.
La seconde technique pour convaincre son public « en douceur » consiste à l’intéresser en lui présentant les avantages d’une nouvelle situation. Le tableau A, qui répertorie les différents sèmes des lexèmes du groupe de forme général « communauté », se caractérise notamment par une majorité de signes positifs sur la droite dans la colonne intitulée « motiver – donner envie ».
Le choix des lexèmes semble se faire davantage en fonction de la volonté d’émouvoir et d’intéresser. Ceux qui sont concernés par cette caractéristique appartiennent pour certains d’entre eux au groupe de forme « corporation » surtout parce que ce dernier, symbolisant l’activité salariale des différentes branches professionnelles comme celles de l’enseignement Lehrerschaft ou du monde paysan Bauernschaft par exemples, porte des valeurs de sécurité, de bien-être et d’organisation, motivantes et loin d’être présentes à l’heure du chaos provoqué par l’Occupation allemande. Il faut mentionner également les lexèmes du groupe « groupe » : de Gemeinschaft, …à Verein qui possèdent des nombreux sèmes dans la sous-colonne « intéressant ». Par leur biais, c’est un modèle de société « organisé », « logique » et mieux « défini » qui est ainsi proposé. Les sèmes des lexèmes des deux groupes mentionnés ont donc une fonction rassurante et c’est pour cette raison que leur fréquence est importante à l’heure des bouleversements et des inquiétudes au début de l’annexion allemande.
Présenter un « nouveau » modèle de société ou plutôt un modèle « renouvelé » est destiné à intéresser les Alsaciens. Dans le tableau D à la page 133, on trouve à deux reprises deux noms ayant un rapport avec le sous-thème de « nouveauté » dans le champ 4 du pôle Volk en 1940 et en 1942. Le but étant de montrer au lecteur que si on adhère au « nouveau » peuple tel qu’il est redéfini, c’est alors dans l’espoir d’un « changement » par rapport à la période sous influence française et par rapport à l’état de trouble immédiat, passager et inévitable, et dans celui d’un « renouveau » lié à l’alliance germano-alsacienne proposée. « Renouveau » plutôt que « nouveau » signifie que la propagande ancre son modèle de société dans le passé, toute évolution récente étant considérée comme néfaste. Le retour à une situation antérieure où Allemands et Alsaciens étaient unis revient à l’ordre du jour et est comparé à une sorte de « renaissance ». On peut consulter à ce propos le tableau F où l’on trouve dans l’entourage lexical des lexèmes appartenant au groupes de forme « corporation » et « groupe » dans la colonne « rassurer » et de la sous-partie « changement », des lexèmes ou syntagmes du type : die elsässische neue Entwicklung, die Auflösung, die Neugründung en 1941… Ces dernières sont typiques au cas alsacien puisque, considérée d’origine germanique, l’Alsace a l’ « aptitude » à une transformation suivant le modèle « allemand ». « Nouveauté » signifie également mise-au-pas « nazi »- une innovation qui implique elle aussi tout un tas de changements par rapport à la situation antérieure. Il faut transformer les gens et les esprits. Une expression du type : « Umschulung der elsässischen Versammlungen » fait référence au « recyclage »[7], à la conversion, au changement de mentalité que doivent subir nombre de fonctionnaires dans des camps en Allemagne : les Gauschulen. Les enseignants alsaciens[8] n’ont par exemple plus le droit d’apprendre la langue française à leurs élèves[9]. La déchristianisation est aussi d’autant plus massive dans cette région que les prêtres et les ecclésiastiques sont jugés très francophiles[10].
Toutes ces particularités vont recadrer le discours de référence présent en Allemagne nazie au cas helvétique. Cela se manifeste bien sûr par l’apparition de lexèmes spécifiques au discours étudié dont nous venons de voir quelques exemples.
Pour émouvoir les Alsaciens, on peut jouer avec leurs émotions et avec la psychologie de leurs pulsions inconscientes. Dans le tableau D, on voit que dès 1940, le lexème Volk est superlativisé de la façon suivante : groß et kein ander- (le grand peuple, aucun autre) dans la ligne « champ 2 »[11] en rose. Ce genre de qualification du lexème « Volk » a pour but de créer un sentiment de supériorité chez ceux dont on veut obtenir un sursaut patriotique. D’ailleurs le lexème Volk en lui-même joue déjà ce rôle par ses apparitions récurrentes de 1940 à 1944 (particulières comme nous l’avons vu à la page 25) même s’il est employé seul. A partir de juin 1943, Paul Schall demande à Moraller de s’apaiser[12] et les Alsaciens seront de nouveau valorisés parce que c’est une des astuces pour développer leur patriotisme et pour continuer à les faire adhérer au nazisme autant que possible. En 1944, on trouve de ce fait beaucoup d’expressions qui tendent à faire valoir leurs qualités passées et présentes en tant que soldats à l’heure de la Collaboration franco-allemande[13]. La France n’est plus considérée comme une ennemie en 1944, la propagande s’y adapte et comme son but est d’encourager les Alsaciens, elle n’hésite pas à parler des mérites militaires qu’ils ont pu avoir en France avant l’Occupation allemande[14].
Quoiqu’il en soit, on cherche à flatter la participation des Alsaciens aux côtés des Allemands. En s’y prenant ainsi, on veut les rendre fiers d’appartenir au Reich qui sait reconnaître leurs « qualités » et qui leur prête une attention toute particulière. La propagande souhaite qu’ils prennent à cœur de s’engager davantage. Voici un exemple qui pourra au mieux illustrer cette volonté. L’Alsacien qui porte une croix militaire française (das französische Kriegskreuz mit Palmen) et une allemande (dans deutsche ehrwürdige Eiserne kreuz І. Klasse) à sa poitrine (Brust) est qualifié d’héroïque (eines Heldenhaften Elsässers) et est très bien vu (was könnte schöner…).
Das französische Kriegskreuz mit Palmen und das deutsche ehrwürdige Eiserne Kreuz Ι. Klasse, beide in diesem Weltkrieg verliehen, an der Brust eines Heldenhaften Elsässers, was könnte schöner die mit dem Herzen bejahte und mit Blut besiegelte Einheit versinnbildischen, zu der das kämfende Europa sich finden muß, […] (l . 171 à 180)
Elsässisches Bekenntnis eines Soldaten – Träger des französischen Kriegskreuzes mit Palmen und des EK Ι (sous-titre, 05/04/1944, SNN, p. 1, « Mann muß ein Ideal haben, wenn man kämpfen will !»)
Cette qualification de l’Alsacien de 1944 lui est spécifique, on ne la trouvera dans aucun autre discours de propagande nazie. Il n’y a effectivement qu’en Alsace que certains soldats auparavant « français » puis « allemands » peuvent porter deux croix de guerre lors de l’entente provisoire entre ces deux pays qui étaient il y a peu : « ennemis » et qui sont prétendument redevenus : « amis »[15]. Dans le tableau E à la page 134, l’expression « beste Soldaten » dans l’entourage lexical droit du pôle « Volk » vise encore à flatter le travail des Alsaciens et date également de la fin de l’Occupation.
Après avoir décrit les bienfaits d’une communauté, rassurante, pleine d’avantages et paternaliste et après avoir suscité un enthousiasme à son égard en développant un nouveau sentiment patriotique, les Occupants compte que la population se sente bien et qu’elle ait envie et besoin d’apporter sa contribution à l’Allemagne. Les propagandistes jouent donc avec les émotions des participants pour les convaincre à adhérer. La technique employée est la suivante. Pour déclencher des pulsions inconscientes[16], la propagande se sert de pôles (Volk) qui, cristallisent tout un réseau de sens[17] et pouvent être considérés de ce fait comme des sortes de centre nerveux par lequel on passe toujours. En sachant la valeur sémantique positive qu’ils contiennent, les utiliser permet d’étendre leur influence bénéfique à tout ce dont l’on peut parler en même temps et à rendre les lecteurs réceptifs à l’ensemble du propos tenu. La stratégie peut être comparée à celle mise en place par Pavlov avec les réflexes „conditionnés“ de son chien[18].
C’est ainsi que l’Occupant compte mener le peuple à l’ « hystérie fanatique » comme un sorcier s’y prend avec une horde primitive pour reprendre l’exemple de Serge Tchakhotine[19]. On peut noter au passage dans l’entourage lexical de Volk la présence du nom : Familie qui a pour but de souligner l’aspect familial de l’union avec l’Allemagne. Il est clair que l’emploi d’un tel terme, qui a une forte valeur psychologique, n’est pas due au hasard[20]. Les techniciens de propagande veulent exploiter le sentiment inné de respect, d’obéissance et de soumission que l’on peut avoir envers ses parents en prétextant, qu’il s’agit du même cas de figure dans le cas de l’Alsace face à l’Allemagne. Le but est donc de créer ce désir, de provoquer cette pulsion de façon implicite au sein de la population occupée.
Au cœur des lexèmes se trouvent des unités de sens qui jouent aussi le rôle de stimuli dans le cadre du déclenchement de pulsions. Déterminons et analysons un archilexème si c’est possible.
Nous avons déjà vu que la volonté de rassurer intervient surtout au début de la période d’Occupation (voir les tableaux C et D). Nous allons maintenant nous pencher sur l’analyse des sèmes[21] des lexèmes en espérant qu’ils peuvent jouer ce rôle dans le déclenchement des émotions (tableau A). La première question est de nous demander s’il existe un point commun (une ou plusieurs unités de sens) unissant tous les lexèmes[22] entre eux de S1 à S17. Cà n’est pas le cas puisqu’ aucun sème[23] sera commun à tous les lexèmes étant donné que le groupe de formes pris en compte contient les termes d’un champ lexical assez large c’est-à-dire les lexèmes qui ont des rapports assez distants les uns envers les autres. Nous nous baserons donc en terme de fréquence d’apparition pour distinguer les sèmes les plus pertinents. Ils sont mentionnés entre crochets dans la formule suivante. S1^S2^S3^…S17 ={s1, s8, s11, s12, s14}
Il existe finalement un seul mot qui contient tous les traits sémantiques cités au dessus. Il s’agit de Genossenschaft qui, à la fois explique ce dont il s’agit : « rassembler », et donne envie de le faire parce que « c’est bien », « attachant », « intéressant » et « chaleureux ». Nous décidons dès lors de parler d’un « pseudo archilexème »[24], dans le cas de Genossenschaft, c’est à dire le lexème dont le sémème[25] est le plus significatif. On notera au passage qu’il s’agit davantage de donner envie que d’expliquer et convaincre dans son cas. Cela se justifie parce que la propagande fasciste cherche plus à faire ressentir aux gens la nécessité d’agir que de les faire réfléchir[26]. C’est en jouant avec les émotions et en provoquant des pulsions que l’on souhaite arriver à ses fins[27].
Nous avons vu que le choix des lexèmes se fait plutôt en raison de la teneur « émotionnelle » de leurs sèmes –ce que souligne la nature du pseudo-archilexème. Le choix des lexèmes dans le discours peut se faire de telle sorte qu’il y ait une association sémique en leur sein, qui permette au lecteur de rapprocher inconsciemment des notions ou des sensations précises. Le choix d’association est pensé à l’avance par les techniciens de propagande et donne lieu à ce que l’on appelle la « manipulation mentale ». Afin de sélectionner ces mots nous avons pris ceux qui possédaient au moins trois signes positifs dans la colonne « bien », un signe dans la colonne « attachant » (Interessengemeinschaft n’en ayant point se trouve de ce fait exclu) et un dans la colonne « chaleureux ». Citons les termes concernés : Genossenschaft, Kameradschaft, Studentenschaft, Volksgemeinschaft, Volk . La liste de lexèmes ci-dessus est intéressante dans la mesure où l’on peut faire quelques observations. Parmi eux se trouvent le pseudo-archilexème : Genossenschaft, qui signifie la « confrérie » et qui fait référence à un aspect culturel typiquement germanique auquel les Alsaciens attachent une valeur sentimentale et affective. Nous devons remarquer ensuite que tous les lexèmes cités possèdent un sème « légitimité ». Dans l’esprit d’un lecteur tout ce qui est bien et attachant devient légitime et vice versa non seulement parce que les sèmes fonctionnent en couple à l’intérieur d’un lexème, mais aussi parce que cela se reproduit à plusieurs reprises, lors des différentes occurrences des différents lexèmes. Cela peut même s’étendre à une plus grande échelle – si l’article décrit un bel événement ou un fait divers émouvant lorsqu’il emploie ces termes, le lecteur pensera que le contenu de l’article, du journal ou de plusieurs journaux est légitime et inversement. Par le choix de mots particuliers – c’est-à-dire contenant des associations sémiques originales, répétés tels quels ou sous une forme plus ou moins identique, l’Occupant peut obliger le lecteur à se faire une opinion ou à éprouver une émotion déterminées à l’avance.
Nous avons vu que l’association sémique peut se faire au sein d’un même lexème dans plusieurs cas mais elle peut également se faire entre lexèmes. Grâce au tableau A, on peut trouver les éventuels préfixes que peut posséder le lexème Gemeinschaft en différents contextes à savoir : Interessen-, Volk-, Arbeit- et Kampf-. Les sèmes de ces préfixes (exception faite de ceux que peut avoir le radical : -gemeinschaft-) sont les suivants : « bien », « chaleureux », « rassembler » et « attachant ». Il n’y a donc pas de sème de légitimité apparent via les préfixes. Or, on s’aperçoit que, non seulement le lexème-radical –gemeinschaft- en possède, mais également ses co-occurents dans le tableau F avec des mots appartenant aux thèmes de la « tradition », du monde « étudiant »… Cette technique permet donc de rendre « légitimes » les éventuels sèmes contextuels contenus dans les préfixes adjoints au radical –gemeinschaft-. Ainsi toutes les « cases » des colonnes du tableau A « expliquer et convaincre » et « motiver- donner envie », correspondantes aux objectifs de propagande décidés pour l’Alsace, sont remplies de manière directe ou indirecte comme nous venons de le voir. Prenons l’exemple de Volksgemeinschaft.
Dans le tableau, nous pouvons voir que Volk au même titre que Genossenschaft est un des termes dont le sémème est le plus complet. Il s’agit donc d’un lexème possédant une importante amplitude sémantique. Il est en effet à la fois source et vecteur de valeurs morales, spirituelles, nobles et pures et possède un impact émotionnel et affectif. Il est compréhensible que les techniciens de propagande en usent et en abusent pour faire glisser la référence positive du lexème Volk normalement attribuée à l’origine à une langue ou à une culture, vers une collectivité politique et raciale[28]. Cela explique notamment l’association « Volk (s) + Gemeinschaft ». Par association originale de lexèmes, on peut s’arranger pour que les sèmes correspondant aux thèmes et aux objectifs principaux de la propagande s’accordent pour exercer ensembles leur influence. Pour conclure, la propagande s’arrange pour créer un sentiment d’enthousiasme que déclenche une pulsion initiale et inconsciente[29] en répétant des lexèmes-clés et parvient aussi à provoquer des émotions chez le lectorat de façon à ce que toute la gamme des préceptes idéologiques ressurgissent à la seule évocation de l’un d’entre eux par un système[30] d’interpellation des sèmes.
A vouloir trop faire, on peut nuire au bon déroulement de la manipulation. Un abus finirait par engourdir les sens et endormir les facultés mentales. La méthode pour y remédier consiste à faire alterner « tension » et « relâchement »[31]. La décontraction a pour effet de faire durer le pouvoir de concentration du public le plus longtemps possible. Cette détente s’organise autour du rire et de l’ironie qui créent un sentiment commun agréable et soude de ce fait la foule[32]. Les lexèmes adaptés sont ironiques et tournés tout particulièrement contre les Français.
L’apparence que prennent ces derniers au sein du discours de presse est tout à fait particulier au discours analysé. On peut d’ailleurs estimer que cela constitue un des thèmes majeur de propagande en Alsace. Nous ne nous y attarderons pas et utiliserons une seule citation pour illustrer notre propos. Les Français sont ridiculisés avec leur bérêt basque[33] ( mit einer lächerlichen Mütze im Genick) et leur cigarette en coin (die Zigarette im Mundwinkel) tant et si bien que la propagande déclare qu’il n’est pas possible de respecter de tels individus (vor solchen Leute keinen Respekt haben).
Wenn wir manchmal jenseits der Grenze jämmerliche Gestalten herumlungern sehen mit einer lächerlichen Mütze im Genick und die Zigarette im Mundwinkel, dann ich muß sagen, daß wir vor solchen Leuten keinen Respekt haben (l. 12 et 17, 27/08/1942, SNN, p. 2, « Wir wollen nur unsern Platz an der Sonne »)
Plutôt que les lexèmes déclenchant le « rire », nous allons nous intéresser à d’autres signes linguistiques importants au sein d’un discours de propagande. Nous présentons donc un graphique à partir de la page 136 qui répertorie au sein du corpus les fréquences absolues des signes d’interrogation et d’exclamation qui, eux, ont pour but d’interpeller le lecteur, de le tenir en haleine et de favoriser une certaine concentration à leur simple vue pour ensuite autoriser des relâchements lorsqu’ils sont absents. Leur emploi se soumet aussi à une loi de la propagande : plus faire « ressentir » que faire « croire »[34]. On s’aperçoit que les points d’exclamation sont bien plus fréquents que les points d’interrogation. Ils ont à peu près la même évolution, c’est-à-dire, assez importante (chacun à son niveau) en 1940[35] et en 1944 tandis qu’entre temps elle s’amoindrit. Ils pourraient être nombreux aux moments où la propagande manque d’arguments pour provoquer un engouement alors qu’au contraire, quand il s’agit du rattachement de l’Alsace à l’Allemagne (1941) ou du début de la guerre (1942) ou de son accentuation (1943), il n’y a pas autant besoin de captiver le public parce qu’il l’est déjà par les évènements. Pour ne pas surcharger les articles de signes linguistiques « alarmants » que ce soit des lexèmes ou des points d’exclamation – les propagandistes savent mettre en valeur tantôt un aspect tantôt l’autre en s’adaptant aux évènements. On peut comparer ce langage à celui d’un orchestre – à chaque instrument et à chaque famille son rôle. Si pendant un certain laps de temps, un instrument ou une famille instrumentale se font absents, d’autres combleront dès lors ce vide sonore. En terme de propagande maintenant, si les lexèmes adaptés au contexte se font captivants à certains moments et sont très fréquents, il n’est point besoin que tous les signes linguistiques censés « capter l’attention » jouent leur rôle de façon omniprésente en même temps. C’est pour cela que les points d’exclamation ou d’interrogation sont plus fréquents certaines fois et moins d’autres fois.
Considérons l’influence de Moraller sur le phénomène. Lorsqu’il prend les commandes des SNN, le nombre de points d’exclamation diminue relativement par rapport au reste du corpus.
Cela peut se justifier parce que les journalistes qui étaient sous ses ordres ne ménageaient pas leurs propos et utilisaient suffisamment de mots agressifs et forts[36]. En une année, les fréquences évoluent de façon aléatoire en rapport avec l’importance des évènements. Finalement, le but est d’harmoniser les techniques de propagande pour qu’elles ne se nuisent pas et qu’elles ne provoquent pas une cacophonie. Le discours analysé suit des lois strictes et « harmonieuses » pour « tenter » de plaire à l’œil et à l’intelligence du lecteur.
[1] Il s’agit d’un autonomiste germanophile Rigoulot Pierre, l’Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-1945, p. 12.
[2] Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 305.
[3] Bernard Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, p. 426.
[4] Serge Tchakhotine, le viol des foules par la propagande politique, p. 14 et 15.
[5] La fréquence d’une unité textuelle dans le corpus ou dans l’une de ses parties.
[6] « un activiste fanatique » nommé par Wagner quand il s’agit de renforcer la politique de mise au pas et de germanisation des Alsaciens.
[7] Saisons d’Alsace, 1942 l’Incorporation de force, p. 159 et Rigoulot Pierre, l’Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-1945, p.36.
[8] Rigoulot Pierre, l’Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-1945, p. 35.
[9] Henri Amouroux, La France contemporaine, p. 606 et Rigoulot Pierre, l’Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-1945, p. 33.
[10] Henri Amouroux, La France contemporaine, p. 603, Rigoulot Pierre, l’Alsace-Lorraine pendant la guerre 1939-1945, p. 44 et Bernard Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, p. 433.
[11] François Schanen, Modules de grammaire allemande, p. 105.
[12] Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 305 et 326.
[13] Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 323.
[14] Voir la page 16.
[15] voir p. 16, la note 3.
[16] Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, p. 234.
[17] Dominique Maingenau, L’analyse du discours, p. 35 et 36.
[18] Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, p. 24, 238 et 289.
[19] Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, p. 372.
[20] Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, p.118.
[21] Touratier, La sémantique, p. 40.
[22] Touratier, La sémantique, p. 33.
[23] Un sème est une unité de sens
[24] Archilexème : lexème d’un groupe de forme contenant les sèmes communs à tous les autres lexèmes. C’est une unité sémantique de base.
[25] L’ensemble des sèmes contenu dans un lexème.
[26] Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 313.
[27] Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, p. 291.
[28] Waltraud Legros, L’avis des mots, p. 39.
[29] Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, p. 234.
[30] Reprend le principe des réactions en chaînes déterminées par Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, p. 29.
[31] Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, p. 353.
[32] Serge Tchakhotine, Le viol des foules par la propagande politique, p. 353.
[33] Rigoulot P. , l’Alsace-Lorraine, p. 37.
[34] Isabelle Cuminal, Maryse Souchard..., Le Pen, les mots, p. 164.
[35] La forte fréquence des points d’interrogation et d’exclamation en 1940 est expliquée par leur présence dans des articles où l’on critique les Français. En terme de propagande, on veut à ce moment là capter et interpeller le lecteur de façon accrue pour qu’il se sente toutparticulièrement concerné et on emploie, de ce fait, ces signes de ponctuation selon Hildegard Châtellier et Monique Mombert, La presse en Alsace au XX siècle, p. 308.
[36] Bernard Vogler, Histoire culturelle de l’Alsace, p. 427.


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